AUGUSTIN
Mon premier ami c’est Augustin, troisième garçon des Sallenave, nos voisins de la route de Bordes, près d’Oloron. Nous avions le même âge. Entre cinq et douze ans notre amitié fut très étroite, quoique discrète, à cause de la différence de nos statuts sociaux : son père était forgeron et maréchal ferrant, le mien écrivain, nous habitions « un château » - disaient-ils - eux, une ferme. Mais à nos yeux d’enfants, le statut social n’avait aucune importance, nous étions amis, à la vie, à la mort, et ceci n’avait besoin d’aucune explication. Ma mère protégeait cette amitié, comme elle le fit pour tous les rapports que nous pouvions avoir avec les Sallenave : dès notre arrivée sur la route, elle avait eu de l’estime et de l’affection pour cette mère de neuf enfants.
Je voyais Augustin tous les jours de la semaine, nous allions ensemble à l’école du hameau ; un hameau c’est souvent un groupe de maisons, un petit village sans église ni mairie, mais, dans cette région du Haut Béarn, où l’habitat est dispersé, notre hameau n’était qu’un grand morceau de campagne bossu et vallonné, avec ça et là une ferme cachée dans un creux ou piquée sur un coteau ; au milieu des pacages et des bois, notre école s’élevait sur la plus haute crête. Nous étions toute une bande de gosses à y aller ensemble. Le matin, Agnès et moi - et plus tard Jean-Marie, puis mes autres frères et soeur, mais alors sans moi - nous sortions de la maison avec nos cartables, nos capuches et nos galoches et nous courrions au portail où nous attendaient les écoliers qui habitaient en aval sur la route, il y en avait déjà cinq ou six, rien qu’avec les Dagues, les Lasserre et les filles de Bellevue. Nous marchions environ deux cent cinquante mètres et arrivions chez les Sallenave qui fournissaient le plus gros contingent à notre cortège scolaire : Juliette et Augustin, Francine, Henriette et, bientôt, Fernand. Toujours sur la route de Bordes, une route de crêtes, nous marchions encore quelques centaines de mètres pour arriver au pied d’une montée où nous avions le choix entre deux itinéraires : ou bien c’est par un raccourci à travers champs que nous gravissions le coteau où se trouvait l’école, ou bien nous continuions la route pour prendre ensuite un chemin creux et caillouteux. Le premier itinéraire était plus direct, mais la pente y était plus rude, et, surtout, il nous fallait traverser la propriété des Robert où nous devions nous défendre, contre Picard, un chien extrêmement rageur et sans doute méchant. Dès notre entrée dans la zone dangereuse, nous avancions en hérisson, les petits et les filles au centre, les garçons tout autour, brandissant de longues baguettes de noisetier, des flisques, disions-nous, que Picard, courant tout autour de notre hérisson en bavant de fureur, cherchait à mordre. C’est Augustin qui m’avait initié à cette stratégie, qu’il tenait lui-même de ses frères aînés, Roger et Henri. Enfin, nous arrivions à la barrière de sortie, nous l’escaladions : nous étions sauvés. Nous glissions nos flisques dans les haies du chemin creux, pour les reprendre au retour, et attendions les élèves qui avaient pris le second itinéraire. Celui-ci avait son charme propre : la route s’élevait lentement, passait par dessus un ruisseau qui descendait du coteau et où, à la saison, nous attrapions des têtards et les rapportions à l’école, à la demande de la maîtresse. À mi-coteau, la route débouchait sur une petite esplanade où avait lieu, chaque mois d’août, la fête du hameau ; là étaient organisés des jeux - tels que la course en sacs - et un bal, avec deux musiciens, un accordéon et un « jazz », c’est comme cela qu’on appelait la batterie. En face de l’esplanade, il y avait une forge - le concurrent de M. Sallenave - devant laquelle partait le chemin qui menait à l’école. L’inconvénient de cet itinéraire était qu’il était aussi celui de la maîtresse, la rijente, Madame Lasserre. Quand nous la rencontrions, nous la saluions, elle nous répondait, mais le reste du chemin se faisait derrière elle, en silence : elle s'était fait une règle de ne pas nous adresser la parole en dehors de l'école et de la cour. Arrivée, au sommet de la colline, elle ôtait ses souliers et chaussait des escarpins. C’était les premiers talons hauts que je voyais, ma mère n’en porta jamais. Sur le plat, elle marchait prudemment environ deux cents mètres, entrait par le portail de la cour où jouaient déjà une demi douzaine d’enfants, les Bastide, Izard et Darrigrand, tous ceux qui habitaient en amont sur la route, elle pénétrait dans la salle de classe, pour revenir quelques secondes plus tard sur le seuil, débarrassée de son manteau, et - il était neuf heures - frapper des mains pour nous faire entrer.