mardi 1 juillet 2008

AUGUSTIN 2

À la récréation, nous jouions à un jeu de billes, la clotte ; le joueur devait jeter sa bille et la faire entrer dans une petite cuvette creusée dans la terre ; il pouvait ensuite prendre les billes des autres en les percutant avec la sienne. Augustin qui n’avait pas beaucoup de billes excellait à ce jeu et, contrairement à moi, ne se retrouvait jamais sans billes.

À midi et demi, nous retournions déjeuner à la maison. Forts d’être en groupe, nous faisions enrager le chien de la forge qui nous faisaient suer de peur quand nous étions seuls. Ou encore, tout en marchant, nous jouions à Oun ba Papacus ? jeu béarnais qui cumulait une comptine, un jeu de rôle et une poursuite. Tout cela nous mettait en retard, surtout que nous étions attendus pour le déjeuner, et, cent mètres avant chez Augustin, il arrivait que sa maman - excédée par l'attente - surgisse de la haie, nous barrant la route, une longue flisque de noisetier à la main. Il fallait forcer le passage en se faufilant contre la haie et en se protégeant les cuisses avec nos cartables. Nous étions lestes, et pourtant nous n’échappions pas complètement à sa baguette. Cinq minutes après, nous arrivions en nage chez nous. Quand, quelques jours plus tard, madame Sallenave venait à la maison, ma mère la félicitait de nous avoir corrigé. Je trouvais insupportable qu’une mère laisse frapper ses enfants par quelqu’un qui n’était pas de la famille (même si madame Sallenave ait été, par ailleurs, très gentille avec nous). Ce fut pourtant chez notre mère une constante : dans nos conflits et dans nos rivalités avec l'extérieur, elle a toujours arbitré contre ses enfants, soit qu'elle estimait que le sort, en faisant de nous - et à cause d'elle - de petits bourgeois, nous avait trop gâtés, en comparaison de ces petits paysans, soit qu'elle se réservait de compenser plus tard l'injustice qu'elle venait de commettre, en nous donnant plus d'amour ou plus de je ne sais quoi. La stratégie de ma mère a eu pour résultat de la mettre (et de nous mettre) au mieux avec les voisins, mais je ne suis quand même pas totalement partisan de cette option pédagogique un peu démagogique, et j'espère que je ne l'ai pas trop mise en pratique avec mes propres enfants. Après le déjeuner, nous repartions immédiatement à l’école pour revenir vers cinq heures. Cinq jours par semaine - sauf le jeudi et le dimanche - nous marchions donc deux heures, parcourant à peu près huit kilomètres, soit quarante par semaine. C’est dire l’importance qu’avait pour nous - et particulièrement pour Augustin et pour moi - le chemin de l’école, surtout celui du retour, en fin d’après-midi. Certes, nous savions que nous étions attendus pour le goûter, ou pour aller ramasser de l’herbe des lapins, ou pour garder les vaches, ou faire les devoirs, mais, la classe étant finie, nous effacions de notre esprit les recommandations maternelles - combien de fois ma mère m’a-t-elle dit de ne pas traîner en revenant de l’école ! - et nous nous adonnions à des activités bien plus intéressantes. En dégringolant du coteau par le chemin creux, notre groupe d’écoliers s’effilochait : les filles, Agnès, Juliette, les filles de Bellevue, suivies des petits, filaient devant, pressées d’aller raconter à leur mère qu’elles avaient eu une bonne note ou qu’un garçon leur avait tiré les cheveux. Avec Augustin, nous faisions de gros bouquets de fougères aigle, nous les chevauchions - comme les sorcières chevauchent leurs balais - et nous nous mettions à courir sur la route pour soulever des tourbillons de poussière, comme nous avions vu que faisaient les voitures, qui pourtant, s’aventuraient rarement sur la route, peut-être une ou deux fois par semaine. Augustin avait un couteau de poche, genre Opinel, au manche de corne translucide, avec lequel il coupait les fougères, taillait des baguettes de frêne pour faire des roues de moulin que nous faisions tourner dans le ruisseau, prélevait des bandes d’écorce blanche sur les troncs des bouleaux où il gravait, encore avec l’Opinel, le nom d’une fille que nous admirions, Juliette. Mes parents refusèrent de m’acheter un couteau comme celui de Augustin, il faisait trop couteau d’adulte (c’en était un). Durant mon enfance, et même mon adolescence je n’eus droit qu’à des couteaux suisses. Rien de plus décevant qu’un couteau suisse. Une fois que, pour étonner un copain naïf, on a déplié la grande et la petite lame, le tire-bouchon, le décapsuleur, la scie et le poinçon, voire le ciseau, il ne reste plus rien à faire, un couteau suisse ne coupe rien, il est trop lourd pour faire office de coupe papier et les aspérités des accessoires - surtout du tire bouchon - font mal à la paume quand on veut s’en servir pour tailler un bâton.

Après ses heures d’école, Augustin, comme tous ses frères et sœurs, était mis à contribution par sa mère ou par son père, pour aider à tout ce qui devait être fait dans la maison. Je ne voyais pas ces besognes comme des corvées, travailler avec ses parents me paraissait plus intéressant que de faire ses devoirs. Après mon goûter, je m'éclipsais parfois, et filais chez lui, franchissant en courant les deux cent cinquante mètres qui nous séparaient de leur maison, et je lui tenais compagnie jusqu’à l’heure du dîner. Le père de Augustin était maréchal. Dans la cour de la ferme, il y avait la forge et, sous un abri, ce qu’on appelle un travail, c’était une structure en bois où, il faisait entrer, l’un après l’autre, les bœufs d’attelage que les voisins lui amenaient à ferrer. Deux sangles, passées sous le ventre du bœuf, le décollaient presque de terre et on pouvait alors lui soulever aisément n’importe quelle patte sans le déséquilibrer ni lui faire peur. Courbé et tournant le dos au bœuf, le père de Augustin coinçait une patte entre ses genoux. À la tenaille, il enlevait les longs clous qui fixaient sur les deux ongles du sabot les fers usés, coupait au ciseau le trop plein d’ongle, passait la râpe et allait dans la forge. Là, il prenait un fer neuf sorti d'usine et le mettait au feu. C’est Augustin qui était chargé d’actionner l’un des deux énormes soufflets. Quand le fer était rouge, le père de Augustin le saisissait avec une pince et retournait à la patte du bœuf. Il appliquait le fer rouge sur l’ongle qui crépitait, fumait et finissait par se mouler à la forme exacte du fer. Augustin lui apportait cinq clous qu’il mettait dans sa bouche et, un par un, il les plantait dans les petits trous du fer. Les têtes carrées s’encastraient parfaitement dans les trous. Les pointes de clou ressortaient sur les côtés des ongles. En deux coups de marteau, le père de Augustin les recourbait et les renfonçait dans l’ongle, puis passait à une autre patte. Si le bœuf était peureux, son propriétaire - qui était resté pour assister à toute l'opération - aidait le père de Augustin à maintenir l’animal dans les sangles. Sinon, il regardait passivement le travail se faire. Je restais planté à côté, jusqu’à ce que j’entende, dans la nuit tombante, l’appel lointain de ma sœur Agnès. C'était l'heure du dîner.